Fiche de danse

Partez-quatre-chaînez

Terroir

Haut-Penthièvre

Famille de la danse

Contre-danse

Rédacteurs de la fiche de danse

Cette fiche technique est rédigée en 2009, par le référent lui-même (nommé par la commission danse) : Michel Guillerme. Il entend dédier cette fiche à deux de ses informatrices bien aimées : Berthe Faruel de Plévenon et Clémentine Urban (dite Titine) de Saint-Cast.

Appellation

Nous sommes dans une région où la population pratiquait simultanément un certain nombre de danses : en avant-deux en priorité (pratiquement, un en avant-deux par paroisse), espagnolette, chaîne des dames, aéroplane (prononcé « aréoplane »)... Il est donc normal que chaque danse porte un nom pour pouvoir l’identifier par rapport aux autres. Cette appellation de partez-quatre-chaînez est donc authentique puisque donnée, utilisée et transmise par ceux qui la pratiquaient traditionnellement. Elle fonctionne comme un ordre signalant que la danse débute par une chaîne (anglaise), ce qui est parfaitement inhabituel dans tout ce terroir. Le nombre de participants est de quatre (deux couples) pour chaque structure, ce nombre de quatre (« quadrette ») se multiplie à l’envi pour autant de participants.

Situation géographique et historique

Nous sommes donc là sur la partie de la côte (présence du Cap Fréhel), au nord-est du Haut-Penthièvre. Les populations de l’époque sont à l’évidence maritimes, vivant de la pêche, du cabotage. Dans cette région de marins, beaucoup d’entre eux étaient recrutés pour la pêche à Terre Neuve. Cette pêche hauturière, principalement à la morue durait six mois et plus dans des conditions souvent inhumaines, tous ceux qui partaient n’étaient pas sûrs de revenir ! Les veuves étaient nombreuses. C’est peu de dire que la coexistence avec les populations rurales voisines n’était pas toujours sereine : les rixes entre les jeunes gens des deux communautés étaient fréquentes (ceux « du devant » ayant un sentiment de supériorité envers les « plaous »). La danse était pratiquée par les ruraux en majorité, mais l’informatrice Colette Méheust signale que les « beaux » danseurs cependant étaient les marins. Il est à noter que l’ancien nom de Fréhel est Pléhérel. De 1972 à 2004, les communes de Phéhérel et de Plévenon ont été associées sous le nom de Fréhel. A la fin de cette association Phéhérel a gardé le nom de Fréhel.

Informateurs et témoignages

Pour connaître les origines de partez-quatre-chaînez (en ce qui concerne le collectage bien-sûr), il faut obligatoirement traiter en parallèle, de l’histoire du cercle celtique local, à savoir l’« En Avant-Deux » de Pléhérel. Ce groupe a été créé en 1958 par un jeune instituteur (ainsi que cela s’est beaucoup pratiqué dans la région à cette époque) : Henri Thomas. Il s’est vite entouré de quelques jeunes personnes locales telles que Colette et Joseph Méheust, Joseph Amiot, Mme Labbé, Jules Morin et quelques autres. Joseph Dartois, directeur par la suite de ce groupe, joueur de vielle et transmetteur privilégié de ce patrimoine ne l’a intégré qu’ultérieurement. C’est aussi plus tard qu’il s’est mis à la pratique de la vielle et est devenu le musicien que l’on sait tout comme ses deux enfants. Le collectage a débuté donc à cette époque et il s’est fait en très grande partie grâce et avec l’aide d’un musicien local: le violoneux, César Charles. L’avantage était double, car César Charles, animateur de noces et bals, connaissait parfaitement tous les airs des danses traditionnelles des environs. Il avait aussi ses « entrées » dans toutes les fermes et les maisons de la région. La version présentée dans cette fiche a été collectée dans une ferme de Plévenon, tout près du Fort-la-Latte à la fin des années 1950. Mais l’aire de pratique a été plus étendue que cette commune : Colette Méheust signale qu’à Pléherel, on pratiquait cette danse. Une habitante de Saint-Cast Elise Marquer (1893-1975), en connaissait parfaitement l’air et en chantait les paroles (plutôt grivoises), les mêmes d’ailleurs que connaît Colette Méheust.

Occasions de danse

A l’instar de la quasi-totalité des danses du Penthièvre et plus généralement de haute Bretagne, c’est une danse où la communauté locale (le hameau, la paroisse...) se retrouve pour se divertir : on se connaît tous, on vit les difficultés, la rudesse des conditions de travail, les drames de la vie ensemble ; on se réjouit ensemble ; toute occasion est bonne : les noces naturellement, mais les soirées et fêtes calendaires et diverses (« pileries de piaces », « buées », « batteries »), là où l’esprit communautaire s’exprime au travers des réjouissances …

Origine et famille de danse

Nous sommes là devant une danse issue, principalement pour la forme, de l’implantation des contredanses à partir d’au moins de la moitié du XIXe siècle. Les pas sont d’origines et d’époques diverses.
Naturellement, le plus intéressant, le plus ancien, le plus typé de ces pas, celui qui permet à cette danse d’entrer dans la grande famille des danses du Haut-Penthièvre est le pas de l’avant quatre. Il s’agit du « pas de quatre subdivisé » qui, issu du branle gai, se pratique encore sous la forme ancienne dans la ronde de L’Oust et du Lié, sous la forme stricte du double front pour la kerouézée et puis dans tous les nombreux avant-deux et autres danses de la vallée de I’Arguenon, jusque vers la côte (Erquy, Pléboulle...).
Le second pas présentant un intérêt spécifique est celui du petit rond et de la chaîne finale. Il est appelé le « pas quadrille » car effectivement on le retrouve sous des techniques et styles approchants dans des quadrilles (Saint-Brieuc, et certains quadrilles en comté nantais).
Le pas de polka, plus récent, s’est imposé pour le traversé-rapâssé.
Le plus simple, le pas marché en rythme, est effectué pour la chaîne du départ de la danse.

Forme et structure de la danse

Comme il a été dit plus haut, tout en restant une danse communautaire, l’unité de danse est la quadrette. Il est vraisemblable, que les danseurs traditionnels, habitués à danser les en avant-deux en double front, aient conservé cette pratique pour partez-quatre-chaînez, mais rien non plus ne permet de l’affirmer.
La dernière informatrice n’en a pas la mémoire et le collecteur, Henri Thomas, non plus. On peut seulement retenir que les quadrettes étaient anciennement détachées les unes des autres, que ce soit en double front ou non.

Figure

Première figure : la chaîne du départ

Le pas
C’est le pas marché en rythme. Départ pied gauche, on y fait 16 pas sur 16 temps.

La forme
Il s’agit d’une chaîne anglaise.
Au départ les deux couples se tiennent en vis-à-vis à environ 1.50 à 2 mètres l’un de l’autre. Les bras sont ballants. Dès le temps 1, chacun s’avance vers son vis-à-vis en tendant la main droite, les hommes s’écartant faiblement vers leur gauche afin de donner une grande aisance et amplitude d’aire à la chaîne. De même, il faut tendre vers une quasi-égalité de distance parcourue et d’allure pour les hommes comme pour les femmes (ce qui n’est jamais le cas par ailleurs où ce sont les hommes qui se déplacent, les femmes restant sur le front). Chacun effectue près d’un demi-tour sur environ 3 à 5 temps (rien n’est jamais strictement précis à ce niveau dans une chaîne anglaise). Puis, on change de partenaire en tendant la main gauche... la chaîne se poursuit ... puis les mains droites se tendent une nouvelle et dernière fois pour créer ainsi deux nouveaux couples qui vont se diriger vers la position de quadrette en vis-à-vis sans y parvenir totalement (les hommes seuls ont échangé leur place). Les mains des hommes, soutenant celles des femmes, dans cette chaîne, se positionnent entre ceinture et poitrine. Les bras sont semi tendus : plus pour les hommes, car les femmes portant un grand châle (maintenu par la bavette de la devantière) ont leurs bras entravés. Elles se servent donc presque uniquement de leur avant-bras.
Après chaque mouvement de chaîne anglaise, le bras libre se rabat sobrement le long du corps.
A la fin de cette chaîne, l’homme conserve la main droite de sa cavalière dans la sienne.

2e figure : l’avant-quatre
Ainsi qu’il a été dit plus haut, c’est le corps de cette danse, même s’il apparaît fugitif (8 temps).

Le pas
Evoqué déjà deux fois plus haut, c’est le « pas de quatre subdivisé », le même pour les femmes et les hommes, départ pied gauche.
Les quatre appuis en progression (appuis : 1, et, 2, 3) ont strictement la même importance (force d’appui au sol). Le « et » est un appui à part entière (à ne pas confondre avec la subdivision de la polka), le pied droit se pose à l’assemblée du pied gauche.
Le temps 4 est un appui continu sur le pied droit avec un léger et souple décollé du talon, la progression s’arrête et le pied gauche se décolle du sol un peu (cf. pas de la ronde de l’Oust et Lié) à peine à la hauteur de la cheville droite. Ce pas est effectué de façon très visible, à savoir que les pieds se lèvent suffisamment pour ensuite se poser au sol afin d’éviter tout frotté voire effleurement du sol (on ne peut éventuellement entendre que le bruit de chaque posé). Ce pas est réalisé deux fois (8 temps), un avancé (4 temps) et un reculé sur le front (4 temps).

La forme
Lorsque cet avant-quatre commence, la cavalière pose sa main gauche sur l’épaule droite de son cavalier les mains droites étant conservée l’une dans l’autre (figure précédente).
Les couples ne sont pas franchement en position de face en vis-à-vis (sorte de retard), l’avancée s’effectue sans précipitation, puis le recul permet de revenir à la place initiale.
Cette position de retard donne une impression réelle de liaison entre les deux premières figures.

3e figure : le traversé-rapâssé

Le pas
Il s’agit d’un pas de polka en 2 temps pour tous, départ pied gauche. A la subdivision « et », le talon du pied (alternativement droit et gauche) peut se soulever, mais ceci très légèrement, ou rester au sol. Il y a une légère accentuation du pas, avec une petite marque du genou, à chaque attaque du pas (1 et 2, 3 et 4, etc...)
Ce pas est nettement contrasté d’avec le précédent (chronologie historique). Il est réalisé quatre fois (alternativement deux fois départ pied gauche et deux fois départ pied droit), ce qui donne au total : 8 temps.
Ce pas, sans être glissé (il n’y a aucun bruit parasite), est réalisé très près du sol, contrairement au précédent.

La forme
Toute cette figure s’effectue avec une certaine vivacité.
Les danseurs(euses) ne se tiennent plus, les bras sont ballants. Ils oscillent en fonction du mouvement du corps principalement dans les changements de direction.
Chacun(e) s’avance face à soi sur deux pas de polka (4 temps) en croisant nettement son vis-à-vis, sans mouvement de corps, les hommes s’écartant à peine sur leur gauche pour laisser passer les cavalières qui se croisent épaule gauche contre épaule gauche.
Du temps 5 et jusqu’au temps 8 : Les hommes reviennent sur leur trajectoire en effectuant un demi-tour sur eux-mêmes, épaule droite, progressent 2 temps puis se stabilisent face à face en se tournant, épaule gauche d’un quart de tour en 2 temps (ils sont donc en position perpendiculaire par rapport à leur position de départ).
Les femmes, toujours à l’intérieur de la quadrette, reviennent sur leur trajectoire en effectuant un demi-tour, épaule gauche, se croisent à nouveau épaule droite contre épaule droite, ceci en 2 temps, et se stabilisent face à face sur les deux derniers temps en effectuant un demi-tour sur leur épaule droite. Elles se tiennent en position parallèle par rapport au front de départ.

4e figure : le rond

Le pas
Celui-ci est dit « pas quadrille », il est rebondissant. Il s’effectue sur 2 temps, le temps 1 est le temps fort, après un appel (rebond). L’appui est double et se fait sur les demi semelles (les talons peuvent éventuellement choquer le sol) puis intervient un rebond avant l’appui du temps 2 sur le pied droit (c’est le temps faible) sur encore la demi semelle, à nouveau rebond pour effectuer le temps 1 et ainsi de suite...
Ce pas est effectué deux fois, soit sur 4 temps.

La forme
Dès le rebond du temps 1 on se donne tous la main pour former un petit rond à quatre, les bras s’abaissent nettement vers le sol de manière volontaire, accentuant ainsi le temps fort, les avant-bras (rappel de la contrainte vestimentaire pour les femmes) se relèvent dès le rebond du temps 2.
Il est à noter que même si apparaît une forte accentuation de l’abaissé des bras au moment de l’appui double des pieds et d’un relevé nettement plus en douceur, le mouvement général des bras est parfaitement régulier.
Le rond progresse sur la gauche, chacun se tenant face au centre, très légèrement orienté dans le sens de progression.

5e figure : chaîne anglaise finale

Le pas
C’est le pas de la figure précédente (« pas quadrille »). Il est effectué quatre fois soit sur 8 temps.

La forme
Dès les quatre temps du rond effectués, et tout en pratiquant sans rupture le pas et sa pulsation régulière avec accentuation, cependant sur l’appui double, tous se lâchent pour repartir sur une seconde chaîne anglaise. Chaque homme se présente à la cavalière de gauche, et vice et versa, les deux se tiennent par l’avant-bras droit, le bras restant le long du corps (raison vestimentaire à nouveau) formant angle droit, les bras et avant-bras libres ballants.
Le couple tourne dans le sens des aiguilles d’une montre et ceci sur deux fois le pas (4 temps).
Les couples se défont pour continuer la chaîne anglaise avec de nouveaux partenaires à nouveau deux fois le pas (4 temps). Les deux couples ainsi formés restent liés par les avant-bras et, en quatre temps marchés, se rétablissent pour reformer la quadrette, puis tous se lâchent pour s’engager dans une nouvelle formule. Il n’y pas de rupture dans le pas marché entre les derniers temps de la dernière chaîne et celui de la chaîne de départ, donc pas non plus de véritable stabilisation des corps. Lorsqu’on reprend la danse pour une nouvelle formule de 48 temps, on s’aperçoit que les deux cavalières ont changé de front, les deux cavaliers sont à nouveau à leur place.

Style

D’une manière générale l’ensemble de cette danse, dans ses cinq parties, se signale par son caractère sobre de style. Ici, comme dans la totalité des danses de ce terroir, expression dansée rime avec sobriété.
La marche en rythme de la chaîne du départ s’effectue avec une tenue altière mais sans excès.
Le pas de quatre subdivisé pour l’avant quatre, le corps de la danse, est pratiqué totalement pieds à plat, donnant un style très près du sol (toute allure même légèrement aérienne est à proscrire). La souplesse est affaire de chevilles, les genoux ne servant que d’amortisseurs. La pulsation est régulière, il n’y a pas de temps fort.
Le pas de polka du traversé-rapâssé contraste avec le précédent, il est plus filant et accuse une accentuation sur toutes les attaques (c’est de la polka). La prise d’appui au sol n’est pas strictement faite à plat (pour la subdivision).
Le « pas quadrille » du rond et de la chaîne finale, même rebondissant, n’est cependant nullement vertical. Toute la pulsation est dirigée vers le sol. L’unité de danse étant la quadrette, toute la complicité s’exerce entre chacun(e) des quatre danseur(euse)s, sachant de plus que la position cavaliers(ières)/vis-à-vis change à chaque formule ; mais là encore, rien d’ostentatoire, seulement des jeux de regard, aucun salut ni mouvement de tête volontaire.

Accompagnement musical

A l’époque où toutes les danses dont Partez-quatre-Chaînez, que l’on connaît de ce petit terroir, sont pratiquées majoritairement par les populations rurales, deux instruments ont la grande faveur de tous : le violon et un peu plus tardivement mais avec autant d’importance, la vielle.
Cette grande notoriété va se poursuivre jusqu’à l’époque dont on a parlé plus haut. Lorsque l’on regarde les photographies de groupes de noces, c’est souvent un violoneux qui est présent. Le célèbre César Charles a bien sûr fait autorité dans le pays de Pléhérel, Plévenon (actuellement Fréhel), Plurien. Avant la Grande-Guerre, un certain Jean Duval officiait plus spécialement à Saint-Cast et ses environs.
Un peu plus tardivement, Jean-Louis Jugan de la Marehue a été un vielleux réputé. Il jouait sur une vielle plate venant semble-t-il d’Alsace, plus probablement de Mirecourt comme toutes celles utilisées dans le pays, trouvées plus tard dans les fermes et que Joseph Méheust s’est évertué à restaurer. L’accordéon contrairement à ce qui a pu se passer ailleurs ne s’est pas imposé en milieu dit traditionnel. Selon les informateurs, il est « arrivé » avec le musette et est resté cantonné à ce répertoire à la mode mais venu d’ailleurs plus tardivement.
Le tempo peut varier entre 110 et 120 noires par minute.

Modes vestimentaires

Le costume féminin contemporain de l’époque de pratique du partez-quatre-chaînez (disons du dernier tiers du XIXe siècle et un peu au-delà de la Première Guerre Mondiale) de cette partie du haut Penthièvre, diffère très peu de celui porté dans tout le reste du Penthièvre. Nous sommes là dans un terroir de grands châles, qui sont portés quasiment jusqu’au bas de la jupe. Ils sont la plupart du temps en mérinos et portés pour les grandes occasions ainsi que pour les fêtes plus ordinaires. C’est également l’aire du port du dalais (fille lointaine de la catiole). Il s’agit d’une coiffe à ailles rebrassées qui se décline suivant les occasions de la vie (de très simple à richement brodée). Les hommes quant à eux ont adopté, dans ce territoire, les modes citadines depuis une date assez reculée.

Ressources

Sonneurs de violon traditionnels en Bretagne , CD, Le Chasse-Marée, 1993

Remerciements

Michel Guillerme entend dédier cette fiche à deux de ses informatrices bien aimées : Berthe Faruel de Plévenon et Clémentine Urban (dite Titine) de Saint‑Cast. « Aujourd’hui parties pour un monde dit meilleur. Grâce à elles je possède de riches documents photographiques en plus de nombreuses informations sur tout ce qui a fait ce monde à jamais disparu et qui peut encore tant nous fasciner ».